« Nous sommes dans une impasse institutionnelle »

Retrouvez l’entretien de Jean-Pierre Raffarin dans l’Express du 1er avril 2010

Entretien de Jean-Pierre à l’Express du 1er avril 2010 (version pdf)

Cela s’appelle un coup de semonce. Un ancien Premier ministre qui s’interroge sur l’équilibre au sommet de l’Etat, sur les rapports entre le pouvoir politique et les corps intermédiaires, bref, sur ce qu’il appelle la « République du leadership » dans une société française marquée par l’anxiété, voilà qui peut susciter le débat. Jean-Pierre s’adresse ici directement à Nicolas Sarkozy, dont il souhaite la candidature en 2012, et à François Fillon. Mais il parle aussi de l’échec de l’UMP, huit ans après sa création, des rapports difficiles entre l’écologie et la droite et de la réforme des retraites, lui qui en conduisit une en 2003. Une réflexion qui l’incite à prôner la fondation d’un nouveau pôle dans la majorité.

François Fillon a été maintenu à Matignon par Nicolas Sarkozy après la sévère défaite de la droite aux régionales, comme vous l’aviez été par Jacques Chirac en 2004. Est-ce une erreur ?

François Fillon est un bon Premier ministre, il n’a pas démérité. Mais sa popularité illustre le paradoxe de la situation actuelle : c’est le président qui est exposé, le Premier ministre qui est protégé. Je ne pense pas que ce soit une situation durable. La popularité du chef du gouvernement est utile pour l’action quotidienne, néanmoins, elle n’est pas déterminante sur le plan électoral. Seule la popularité du président est un facteur décisif dans les élections.

Avec Nicolas Sarkozy, le statut présidentiel ne cesse d’évoluer. Quel devrait être son point d’équilibre ?

Depuis 2007 s’est mise en place ce que j’appelle la République du leadership, une pratique fort différente de la pratique traditionnelle de la Ve République. Aujourd’hui, nous sommes dans une impasse institutionnelle. Le président doit faire un choix. Soit il continue à assumer son exposition politique, auquel cas, il faut évoluer vers un régime présidentiel à la française, il faudrait alors remplacer le Premier ministre par un vice-président. Soit le président veut revenir à l’esprit de la Vè République, et il n’a pas d’autre issue que de renouer avec la conception du domaine réservé, plus ou moins large.

Nicolas Sarkozy devrait-il selon vous davantage s’inspirer de Jacques Chirac ?

On doit toujours s’inspirer de ses prédécesseurs. La relation qu’entretenait Jacques Chirac avec les Français était fondée sur une éthique du respect, qui avait une fonction apaisante dans la société. Nos concitoyens apprécient l’énergie de Nicolas Sarkozy, mais ils sont quelquefois déroutés par une forme de désacralisation de la fonction présidentielle.

Le président pratique-t-il un exercice trop solitaire du pouvoir ?

Le leadership est une solitude. Cependant, la tradition française voudrait que la majorité présidentielle soit vraiment un partenaire du gouvernement. De ce point de vue, nous avons des progrès à réaliser. Si le président veille à ne pas s’enfermer, le système des entourages atténue les convictions et multiplie les calculs. Cela rend le dialogue complexe. Nicolas Sarkozy a donc raison de privilégier le contact direct avec les parlementaires, mais une réunion par trimestre ne saurait être suffisante. De plus, la fragilité du système de leadership par rapport à un système plus collectif fait qu’il dispose de moins de relais. Cela est vrai dans la majorité, ça l’est aussi dans le pays, avec la mise en cause de nombreux corps intermédiaires.

Un conseiller à l’Elysée a-t-il aujourd’hui plus de poids qu’un ministre ?

Certains conseillers, évidemment ! Il est même possible que, lors d’un remaniement, ils soient plus écoutés que les responsables de la majorité.

L’ouverture a-t-elle contribué à une « décrispation », selon le mot cher à Valéry Giscard d’Estaing, de la vie politique ?

Oui. La vision qu’en a le président me parait juste : ce qui caractérise notre société est l’anxiété française. L’ouverture a une fonction apaisante. Elle permet de montrer que le pouvoir n’est pas sectaire. Mais elle pose deux questions. D’abord, celle de la mesure : elle doit forcément être partielle. Ensuite, celle de la stratégie : elle contribue à valoriser les calculs par rapport aux convictions. Quand l’ouverture éclaire le cap, elle est utile ; quand elle le trouble, elle est nuisible.

Vous avez été le premier à souligner, en 2007, les similitudes entre la présidence Sarkozy et celle de Giscard. A quelles conditions éviter une fin comparable ?

Lors des élections locales de 1976, nous avions aussi vu le président porter l’essentiel de l’échec sur ses épaules. Cela n’avait pas favorisé la bonne entente dans la majorité. Nous sommes désormais dans un quinquennat. Les enjeux sont plus simples. Je partage l’analyse de Jean-François Copé et je reste favorable à un nouveau pacte majoritaire qui affiche les réformes stratégiques auxquelles nous tenons et qui scellent la solidarité entre l’exécutif et la majorité parlementaire. L’idéal serait le vote de confiance, maintenant ou à l’automne. Nous avons entendu pendant les régionales que les Français étaient plus attachés aux changements qu’aux réformes. L’annonce des réformes ne garantit pas la réalité des changements.

Pour réformer les retraites, faut-il allonger de nouveau la durée de cotisation ? Augmenter l’âge légal ? Faire les deux en même temps ?

La réforme des retraites est, pour ce quinquennat, une pierre angulaire. Le paramètre déterminant est celui de la durée de cotisations. En fonction de nos objectifs sociaux et des finances publiques, nous devrons arbitrer les autres paramètres, que cela soit l’âge légal ou les conditions de pénibilité, dans le cadre d’un dialogue social sincère et approfondi. Tout doit être ouvert pour sortir de l’impasse dans laquelle nous sommes : de moins en moins de cotisants, de plus en plus de retraités. Ce sujet sera déterminant pour 2012 ; il faut aider le président à réussir.

Votre méthode en 2003, celle des rendez-vous réguliers, n’est-elle pas devenue anxiogène ? Ne faudrait-il pas faire une réforme valable pour vingt ans ?

Je ne crois pas que nous puissions prévoir les paramètres économiques vingt ans à l’avance. Il est déjà compliqué de les prévoir d’un trimestre sur l’autre ! On ne peut envisager qu’une réforme révisable. De notre taux de croissance dépendent directement l’équilibre de nos comptes publics et l’effort à fournir.

Etes-vous favorable à la création d’une tranche d’impôts supplémentaire pour les très hauts revenus ?

J’en reste à l’idée du bouclier fiscal. Une réforme fiscale globale peut être un jour envisagée, mais ce n’est pas la priorité des vingt mois avant la présidentielle. Ce qui en est une, en revanche, c’est le transfert du financement de nos politiques sociales sur la consommation et les transactions financières plutôt que sur la production. Ce changement devrait d’ailleurs être menée au niveau européen. C’est le seul moyen pour notre continent de rester compétitif.

Faut-il geler la règle du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite dans la police et dans l’éducation ?

Non. Certes, cette règle peut paraître sévère, mais l’état de nos finances publiques l’exige. Il faut mieux ajuster nos effectifs publics en fonction de nos priorités nationales. La sécurité en est d’évidence une. Une seconde priorité me parait être l’éducation surtout l’éducation familiale. On doit soutenir davantage la famille, sous toutes ses formes, dans son rôle éducatif. Beaucoup de parents sont désemparés face à leurs adolescents. La société ne réussit plus à fixer des repères pour les jeunes générations. J’ai été étonné par l’absence du mot famille lors de la campagne des régionales.

Faut-il supprimer le ministère de l’Identité nationale ?

Pas nécessairement. Mais je préfèrerais que l’on parle d’unité nationale. Toutes les nations du monde ont le même défi : concilier les diversités, les aspirations à l’autonomie et à la différence avec la nécessité d’unité nationale. Ce devrait être cela, la mission de ce ministère. Si j’étais Chinois, je l’appellerais« ministère de l’harmonie ».

Pourquoi la droite n’arrive-t-elle pas à se convertir à l’écologie ?

La droite est convertie à une écologie reposant sur une responsabilité et une éthique personnelles, non à une écologie étatiste et collective. Je pense d’ailleurs qu’au sein de la majorité il y a place pour un nouveau pôle qui propose une « démocratie française apaisée » fondée sur un nouveau triptyque : le goût du futur (écologie, finances publiques), la liberté d’initiatives (locales, entrepreneuriales) et le lien affectif (famille, ONG). Notre pays est anxieux, il doit être rassuré.

L’UMP est-elle fidèle aujourd’hui à l’objectif qui était le sien lors de sa création, à savoir le rassemblement de la droite et du centre ?

Non, cet objectif n’a pas été atteint. Cela dit, je pense que les clivages géométriques (droite, centre, gauche) ne sont plus pertinents : on peut dorénavant être libéral sur le plan économique, gaulliste sur le plan institutionnel, centriste sur les questions sociétales. Beaucoup de militants UMP sont métissés. Les vrais clivages sont dans l’allure politique, c’est-à-dire à la fois le comportement et la vitesse. Les transformations profondes que vit ce pays rendent plus nécessaire que jamais de défendre une France apaisée.

Dominique de Villepin constitue-t-il une alternative au sein de la majorité ?

Son ambition personnelle se définit d’abord de manière solitaire. L’espace auquel il prétend n’est pas encore dessiné. Il est trop tôt pour savoir s’il existera. Si Dominique de Villepin a l’expérience pour le faire, les délais dont il dispose sont courts.

Pourquoi Nicolas Sarkozy a-t-il des relations difficiles avec des anciens Premiers ministres, Alain Juppé, Dominique de Villepin, vous ? Est-ce parce qu’il n’est jamais passé par Matignon ?

Je ne crois pas. Je suis satisfait de ma relation personnelle avec lui, je ne  regrette pas de l’avoir soutenu en 2007. Mais la nécessité toujours ressentie par une nouvelle équipe au pouvoir de critiquer les précédentes n’est pas simple à gérer. Il ne m’est pas agréable d’entendre un ancien ministre de l’Intérieur ou un ancien ministre des Affaires sociales critiquer un bilan auquel ils ont participé. C’est peut-être la surface des choses, il arrive qu’elle compte. Et puis, par définition, un ex-Premier ministre est libre, il ne demande rien. On ne peut l’enfermer dans une case.

Seriez-vous mieux entendu en constituant un groupe de sénateurs autour de vous ?

J’exclus cette hypothèse à des fins personnelles. Mais il n’est pas impossible que des sénateurs fidèles à la majorité qui travaillent déjà ensemble recherchent pour mieux se faire entendre une organisation plus efficace.

Ne serait-il pas sain que le Sénat connaisse enfin, en 2011, l’alternance ?

Je ne crois ni ne souhaite que les socialistes puissent réunir une majorité à l’occasion des prochaines élections sénatoriales. Je fais confiance à Gérard Longuet et à Gérard Larcher pour éviter ce scénario catastrophe.

Souhaitez-vous que Nicolas Sarkozy se représente en 2012 ?

Oui, je le souhaite sincèrement. Je pense qu’il est la chance de la majorité. Il doit aussi accepter que la majorité soit une chance pour lui, donc pour la France.

Quel serait son adversaire le plus dangereux ?

Martine Aubry est en passe de réussir à régler le premier problème du PS : son leadership. Un leader à la tête d’un PS en capacité de rassembler ses partenaires sera un adversaire à prendre en considération. Je ne désespère que la région Poitou-Charentes participe activement à ce débat !

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