La république du leadership exige le renforcement des contre-pouvoirs

Retrouvez l’interview de Jean-Pierre Raffarin au Monde

Rentrée difficile pour Nicolas Sarkozy, « la malédiction des deux ans », a-t-il commenté devant les parlementaires qu’il a reçus cette semaine à l’Elysée. Couac de l’exécutif sur la taxe carbone, colère des députés contre le ministre d’ouverture, Eric Besson, sur les tests ADN, fronde des sénateurs sur la taxe professionnelle… Le chef de l’Etat doit affronter les doutes de sa majorité. Face à l’hyper présidence, Jean-Pierre Raffarin, sénateur UMP de la Vienne et ancien premier ministre, appelle au renforcement des contre-pouvoirs.
Est-il normal que le chef de l’Etat et un ministre – comme ils l’ont fait à l’occasion des tests ADN – expliquent qu’une loi votée par le Parlement n’est pas applicable ?

Ce n’est pas un événement institutionnel majeur, c’est une déclaration maladroite d’un ministre. Il eût été plus habile de consulter les présidents d’Assemblée pour constater ce que tout le monde savait : ce texte était inapplicable.

N’est-ce pas un mauvais signe, au moment où les députés veulent affirmer l’hyper parlement ?

Avec Nicolas Sarkozy, nous vivons une mutation institutionnelle. Nous sommes entrés dans un système que j’appelle la « république du leadership ». Le président concentre ses pouvoirs, assume ses responsabilités, communique sa politique et va même jusqu’à, en partie, animer l’opposition. Il est au coeur du système et, au total, les Français acceptent bien, en période de crise, ce mode de fonctionnement car il est lisible, efficace et lève certaines hypocrisies institutionnelles. C’est un système politique que Tony Blair a installé, que Barack Obama pratique, qui correspond à une certaine modernité : une personne incarne une politique.

Oui, mais Tony Blair peut se faire renverser…

Le président est élu pour cinq ans et au bout de cinq ans, les Français jugeront. Nicolas Sarkozy a lui-même limité à deux mandats la fonction présidentielle. Cette pratique institutionnelle est nouvelle. Elle plaît aux Français.

Aux Français peut être, mais pas aux parlementaires…

Les parlementaires cherchent leur place dans cette nouvelle république. Elle n’est pas évidente à trouver quand le système veut que le président annonce lui-même la taxe carbone, son montant, ses modalités, puis adresse le projet au Parlement qui votera trois mois plus tard !

Vous êtes défavorable à l’instauration de la taxe carbone ?

Non, je suis favorable à ce projet à la fois écologiquement vertueux et politiquement discriminant. Mais le débat au Sénat devra être soigné, n’oublions pas que le texte sur le travail du dimanche n’est passé qu’à 6 voix.

On a souvent l’impression que Nicolas Sarkozy mène une politique contre sa majorité. Ne tire-t-il pas trop sur la corde ?

Il nous a dit l’autre jour, juste avant d’annoncer la taxe carbone : « Il est normal que je sois en avance sur vous, car je suis votre leader. Si ce n’était pas le cas, je serais suiveur. » Il considère que son rôle est d’être sur le fond en décalage « maîtrisable » avec sa majorité, car toutes les grandes réformes ont été faites par des responsables en avance sur leur temps. C’est le leader qui montre le chemin.

C’est très bonapartiste.

C’est le système auquel il faut s’habituer, car les partis politiques ou les structures qui ne dégagent pas un leadership sont aujourd’hui affaiblis. Que ce soit l’Europe ou le Parti socialiste, sans leadership, pas d’efficacité.

N’est-ce pas inquiétant pour la démocratie ?

Non, mais notre révolution institutionnelle n’est pas achevée. Plutôt que de s’inquiéter du leadership, il faut établir les nouveaux équilibres de cette nouvelle gouvernance. Le Parlement, la décentralisation, le dialogue social, l’indépendance de la justice, le pluralisme de la presse, ce sont ces contre-pouvoirs qui déterminent la frontière entre la République du leadership et l’exercice solitaire du pouvoir.

L’état des médias vous préoccupe ?

La situation économique d’un grand nombre de médias est très préoccupante, notamment la presse écrite. Il faut une ambition nationale, pour une presse qui puisse avoir une certaine lisibilité de son avenir. Je ne crois pas que le foisonnement d’Internet et la libre expression individuelle soient de nature à combler le besoin d’information d’une démocratie, l’information n’étant pas seulement la liberté d’expression. On est là sur une exigence républicaine. Il y a, sur le plan fiscal et social, des étapes nouvelles à franchir.

Constitutionnellement, le Parlement a été renforcé ?

Quand le Parlement abandonne au gouvernement sa part de l’ordre du jour et qu’il renonce à présenter une proposition de loi, on ne peut pas dire que la réforme constitutionnelle soit aujourd’hui achevée ! Le Parlement doit sortir de sa logique de niche. Notre responsabilité est de proposer, d’ici à 2012, les trois ou quatre grands projets législatifs que l’UMP souhaiterait inscrire à l’ordre du jour du Parlement. L’attractivité du pays, le financement des PME, l’internationalisation de nos universités… sont quelques-unes de nos priorités. Nous serons aussi très vigilants contre toute tentative de recentralisation.

La réforme territoriale doit-elle servir à réduire le nombre d’élus locaux ?

Pour moi, ce n’est pas un objectif premier de la démocratie. Opposer élus et électeurs est démocratiquement dangereux. Il faut avant tout responsabiliser les élus.

Pourquoi n’êtes-vous pas candidat face à Ségolène Royal, aux élections régionales, dans votre région Poitou-Charentes ?

Pour moi, rien n’est décidé à ce jour. Si l’UMP a besoin de moi, je participerai à la campagne, mais je n’ai pas de volonté personnelle de revenir sur ce qui fut une belle étape de mon parcours

Mme Royal réussit-elle sa politique d’expérimentation ?

Non. Elle cherche une rentabilité médiatique de court terme. Elle ne fait pas d’investissement. On avait un institut d’aménagement du territoire, une école des projets, une stratégie européenne de l’arc atlantique, tout ce qui était du long terme ne l’a pas intéressée. Elle ne pratique pas une bonne gestion avec les hausses d’impôts et de la dette. Elle n’a pas une vision de femme d’Etat.

Deux ans après son installation à l’Elysée, Nicolas Sarkozy a-t-il dessiné un grand projet ?

Son projet tourne autour d’une gouvernance efficace à l’intérieur et d’une logique d’influence à l’extérieur. Mais il ne faut pas considérer que le leadership est un pragmatisme. Le président devra à un moment reformuler ce qu’il entendait par « politique de civilisation ». Le leadership doit aussi développer une éthique, fondée sur la valeur du respect et sur la force d’un projet. C’est dans les six prochains mois que va se dessiner 2012.

Il n’est pas parvenu à définir un projet de civilisation ?

La crise a fait de l’urgence l’essentiel. La sortie de crise qui se dessine incitera le président à présenter sa vision de notre vivre ensemble. Le mouvement actuel nous conduit vers « un régime présidentiel à la française ».

 

Propos recueillis par Sophie Landrin et Arnaud Leparmentier
Article paru dans l’édition du 20.09.09

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